domaine ? sous-domaine ? dossier ? page perso ? base de données ? est-il vraiment possible d'avoir une définition claire de ce qu'est un site web ?
Combien de minutes peuvent bien s’écouler dans une journée conventionnelle sans que l’on n’utilise l’expression ? Ils sont omniprésent, on y va , on les visite, on les parcourt, on les bookmarke… on les confond.
Mais au fait, c’est quoi un site web ?
Disons-le tout net, en tant que professionnel de la profession, il s’agit de l’une de mes questions préférées car il s’agit de l’un de ces mots valises que nos cultures savent capturer et qui cachent autant de réalités que notre imagination continuera à multiplier.
Une adresse ?
ou une URL, ou une route, ou quoique ce soit d’autre qui me permet de dire que je suis là où je crois être dans le cyberespace.
Si je vous dis d’aller sur le site de l’Élysée ou de la Maison blanche, vous allez chercher ou deviner son nom de domaine, appuyer sur <ENTER> et puis vous y serez. Sur le site. Et globalement, toutes les pages qui sont sous ce domaine sont des pages du sites.
En même temps, si je crée un blog sur Wordpress.com, il est bien évident que mon site n’est pas un domaine, mais un sous-domaine : coucou.wordpress.com .
Sauf que, si je me souviens bien de la fin du siècle dernier, aux origines du web, le site web n’était en fait rien d’autre qu’un dossier présent dans le compte personnel d’un utilisateur Unix. Le chercheur de l’université pouvait rédiger ses quelques pages HTML qui étaient instantanément publiées et accessibles sur le réseau des réseaux.
S’il était un peu plus loin, il déposait ses fichiers avec une connexion FTP.
Et si vraiment on parle d’un précurseur, il a probablement partagé ses documents sur Gopher. C’est comme ça que j’ai accédé à mes premiers fichiers, sur une connexion Unix de la salle de presse, lors de la conférence intergouvernementale de l’ONU au Caire, en septembre 1994. Je les croyais sur un serveur dans la pièce à côté — en réalité, ils étaient stockés à New-York. Mais surtout : Gopher, ce n’est pas du web. Pas plus que le FTP. Le FTP a tué Gopher. Le web a ringardisé le FTP. Et ceux qui se souviennent de ces temps-là ont tous des cheveux gris.
Tout ça pour dire que, non, Internet ce n’est pas le web. Mais ça, ce sera pour un autre article.
Il y a une chose qui ne cesse de changer, mais en même temps ne change pas, mais tout de même ça n’a rien à voir… quoique.
Au siècle passé, sur GeoCities ou Mygale, la différence entre une page web et un site web était assez maigre. Il s’agit de fichiers HTML posés sur un serveur. Avec un peu de CSS quand on sait faire, pour montrer que l’on est un vrai gars qui s’y connaît.
Plus tard, MySpace et About.me ont remis la page unique à la page : il s’agit de pages éditées sur un service.
À l’âge des réseaux sociaux : il s’agit d’un profil sur une plateforme.
À l’ère de l’interconnexion, il s’agit de mon identité chez quelqu’un qui se prévaut d’être un tiers de confiance plus fiable que mon propre État. Mais que, en réalité, je ne connais ni d’Ève, ni d’Adam - pour autant, le comportement moutonnier et la réputation construite par des growth hackers très compétents tendent à me démontrer qu’ils sont fiables.
Alors que le Web de 3e génération prend sa place, celle-ci pourrait n’être plus qu’un certificat adressable de manière interopérable… On nous promet une décentralisation qui permettra la ré-appropriation.
ré-appropriation de nos contenus
ré-appropriation de nos identités
ré-appropriation de nos valeurs numéraires
ré-appropriation de nos autres valeurs aussi
En réalité, la technologie est encore plus complexe. Et l’histoire récente nous a plutôt montré que là où il y a complexité, il y a des opportunités d’affaires.
On nous parle aussi d’auto-hébergement généralisé : pour la même raison, cela est peu probable. Il y aura juste un re-brassage des acteurs dominants. La question essentielle est de savoir si cette nouvelle architecture favorisera une plus faible concentration des acteurs. Il s’agit des nouveaux territoires de conflits qui émergent.
Territoires virtuels un peu, territoires utilisateurs de plus en plus.
Parler de certificats et d’identité, ça n’en a pas l’air, mais c’est bien du web : les échanges se font sur un protocole TCP/IP (internet) en utilisant le protocole HTTPS — on n’oublie pas le S car la sécurisation est le cœur du sujet.
C’est la signature qui donne la valeur au contenu.
La capacité à contrôler et authentifier vaut mille discours. Reste à trouver un équilibre et maîtrise de soi et contrôles généralisés opérés par les systèmes. Pas les systèmes informatiques : les systèmes de pouvoir.
Une fois mis en place la page perso administrative obligatoire (certificat d’État nécessaire aux démarches administratives et autres) — comment réinventer l’anonymat ?
Une fois mis en place des outils de meilleure protection et de meilleure sécurité à l’heure où les effondrements systémiques sont théorisés et renforcent les peurs — comment réinventer la liberté ?
Des données ?
Pour revenir à WordPress : en réalité, ce qui fait vraiment la différence, ce n’est ni le domaine, ni le sous-domaine, ni le dossier… C’est la manière dont les données sont stockées et paramétrées.
Prenons un serveur web. Posons une distribution WordPress dessus. Je lance mon installation dans l’interface : 2 minutes plus tard, je dispose de mon blog. C’est un site web.
Il peut être paramétré pour être accessible sous un domaine, un sous-domaine, un dossier. Peu importe, il s’agit juste d’une légère nuance de paramétrage au niveau du serveur web (un logiciel) “lancé” sur le serveur web (un objet industrialisé avec du métal dedans), et/ou au niveau du logiciel de gestion de contenu (CMS) WordPress lui-même.
Le site web n’est plus un regroupement de pages posées dans un système d’exploitation. Et le mode d’accès intéresse essentiellement le service marketing, les responsables d’infrastructure et l’ego. Car le site web a été dynamisé :
les contenus sont des données
les utilisateurs sont des données
les routes sont des données
Les seules choses qui restent en fichiers, ce sont le code, la configuration, les images et la décoration.
En modifiant quelques lignes de configuration dans un fichier, je passe d’un site unique, à une ferme de sites — aux routes dynamiques, et avec la possibilité de créer un nouveau site aussi facilement en interface que je peux ajouter un utilisateur ou un article.
Admettons que j’ai un blog qui commence à avoir quelques milliers d’articles qui parlent de tout et n’importe quoi. 5042 articles et 47 pages pour être exact. Un seul utilisateur. Aucun commentaire parce que je n’en veux pas. J’ai un site. Sur un WordPress qui peut gérer un site. Je modifie quelques lignes de configuration. J’ai un site. Sur un WordPress qui peut gérer une infinité de sites. J’ajoute un site. J’ai deux sites. Sur un WordPress multi-sites. Je déplace des articles dans mon nouveau site. J’ajoute cinq sites. J’ai un WP avec sept sites. Je fais plein de copier-coller toute la nuit. Et, suivant l’humeur, j’ajoute de nouveaux sites.
Au petit matin, je n’ai plus un site sur un WordPress uni-site. J’ai vingt-huit sites WordPress sur une unique instance de code (toujours la même que la veille). Toujours mes 5042 articles et mes 47 pages. Toujours aucun commentaire. Et toujours tout seul pour écrire les milliers de pages qui viendront dans les années qui viennent.
Au final…
mon nombre d’articles n’a pas changé
je suis toujours tout seul face à ce qu’il faut bien appeler “mon” site web
l’impact environnemental de mon serveur sera plus impacté par le nombre de visiteurs qui passent que par le nombre de contenus (qui n’a pas changé) ou le nombre de “sites web” (qui a explosé)
Le routage ne changera pas grand chose :
je peux avoir un domaine et placer les sites dans des dossiers
je peux avoir un sous-domaine pour chaque site
je peux avoir un domaine pour chaque site : ce sera plus cher… parce qu’il faudra bien payer les annuités des noms de domaines — mais cela nourrira mon ego, donc ça me va
je peux aussi configurer les sites dans des dossiers et faire pointer des domaines sur ces sous-dossiers avec réécriture par CNAME
Et une touche de magie :
un domaine avec des sites par dossier : si l’habillage est identique, un internaute lambda vous dira que je n’ai qu’un seul site
plusieurs domaines : il vous dira le contraire
des sous-domaines : ça dépendra de l’humeur et de la météo…
Si vous demandez à un expert WordPress, il vous dira vingt-huit. Si vous me demandez à moi quand je serai tout seul devant mon écran à me demander dans quelle section je vais écrire mon prochain article : je vous répondrai probablement un seul. Le jour où je dois en faire la maintenance, je vous dirai : trop !
Pourquoi parler de fichiers dans un paragraphe qui parle de données ? Tout simplement parce que tout ce que l’on vient de décrire avec WordPress existe aussi dans des CMS (Content Management System / Software ou logiciel de gestion de contenus) qui n’utilisent pas de base de données — mais simplement des fichiers pour stocker la configuration et les contenus.
On parle de FileCMS.
On stocke en fichier les contenus. On a du code pour faire des choses, construire des gabarits, faire de la déco.
On génère… des fichiers : autrement dit un bon vieux site statique à l’ancienne que l’on aurait pu poser sur un serveur à la GeoCities.
Sauf que… on peut avoir une approche multi-sites, et rester agnostique quant au mode de routage vers le site.
Juste des données… dans des fichiers. Qui dit données, dit structure :
on rédige les données en Markdown
on définit les méta-données des contenus en YAML ou en JSON
on récupère des données additionnelles à partir d’une requête web standard en ReST
Juste des données et le respect des standards. Peu importe la techno ou le langage : ça peut être du Python (Jekyll), du PHP (PicoCMS), du Go (Hugo), du Javascript (Gatsby fondé sur le framework Javascript React créé par Facebook - pardon, Meta)…
Peu importe la techno.
La structure des données, et la nature des données avant tout.
Notion.so vous connaissez ? Un service en ligne de la génération no-code qui permet à une experte en marketing de développer en 2 heures un outil CRM qui m’avait pris un an au début du siècle — mais en plus fiable. Et bien plus ergonomique, collaboratif et évolutif !
Deux heures.
Il y a deux manières caricaturales de le voir :
la meilleure interface jamais inventée pour gérer une base de données PostgreSQL.
la réinvention en mode plateforme du FileCMS décrit ci-dessus
Nous allons nous concentrer sur la seconde qui est l’usage le plus courant, le moins intéressant et le moins puissant de Notion : l’utiliser pour faire une page web…
Sur une page Notion, vous pouvez à la fois :
définir des méta-données
rédiger des blocs de contenus en insérant des médias
rendre publique cette page : pour ce faire, on aura pris soin de définir un sous-domaine dans la configuration de l’espace de travail
On reconnaît facilement une page web placé dans un sous-domaine.
Si on ajoute des sous-pages, on obtient un petit site web. Si on en met beaucoup, on a rapidement un espace de documentation exhaustif sur le service que l’on est en train de lancer.
En réalité, un utilisateur peut avoir plusieurs espaces de travail, et collaborer avec différentes équipes dans différents espaces de travail : on dispose donc bien d’une ferme de sites industrialisés à la seconde où l’on a créé son compte.
Zéro installation.
Que des données.
Stockées dans PostgreSQL en mode service.
Industrialisé sur AWS (Infrastructure d’Amazon).
Dans une application React : comprendre qu’en réalité le code tourne sur le CPU de l’utilisateur, ce qui facilite la capacité à monter en charge, et limite les surcoût économiques et financiers liés… à cette montée en charge.
Que des données.
Nécessite de la confiance.
Des API ouvertes.
Génère de la confiance… parce que l’on sait qu’on peut partir ou synchroniser nos données :
ailleurs
à tout moment
facilement… si on en a le savoir-faire
Notion rachète un acteur spécialiste des interfaces no-code automatisées vers le plus grand nombre possible d’acteurs clés du web.
Renforce la confiance par sa plus grande ouverture… et génère une attraction concurrentielle toujours plus importante au regard des candidats au copycat de son modèle.
Plus de données. Toujours plus de données. Cela s’attire par l’image de confiance vis-à-vis des utilisateurs.
Attirer en montrer que les verrous sont faibles. Faciliter le départ pour attirer. En cas de faux pas, la perte de confiance peut déplacer les données ailleurs, à la même vitesse qu’elle déplace les capitaux à la bourse.
Qu’est-ce qu’un site web ?
Plus le savoir-faire du web progresse, plus il est facile de faire des choses simples telles qu’on les faisaient au tournant du siècle.
Si vous voulez héberger un site web sans criticité particulière, le coût est dérisoire :
vous pouvez vous auto-héberger sur votre téléphone portable avec un peu de sophistication sur le routage — il est bien plus puissant que mon i486 sur lequel j’ai fait tourné mon premier Linux en 1994.
vous pouvez le faire sur votre ordinateur : lorsque vous l’allumez et que vous démarrez votre serveur web, votre site est accessible sur le web — vous l’éteignez, il ne l’est plus.
vous pouvez créer des pages chez des gens qui vous le facturerons contre vos données et une taxe de votre attention : vous payez en jus de cerveau et en temps.
vous pouvez héberger gratuitement un site en FileCMS sur Github ou Gitlab si éditer des fichiers Markdown dans une interface de codeur vous convient.
vous pouvez vous payer un hébergement mutualisé ou dédié ou dans le Cloud si vous en avez le goût.
En réalité, comme le Bourgeois gentilhomme qui faisait de la prose sans le savoir, si vous en êtes à lire ces lignes, il est plus que probable que vous maintenez et avez déjà maintenu des dizaines de sites web, pages perso, et autres profils de réseaux sociaux aux contenus déjà difficiles à décompter.
Évidemment, on va me dire : mais ta page Facebook, ce n’est pas ton site web ? Et là, on rentre dans un autre monde merveilleux que l’on gardera pour plus tard : à qui est le site web ? ;-)